Écoulements de Temps

RAYMOND BALAU

in A+ juillet 1997

Edith Dekyndt s’intéresse au presque rien, au ténu, au périssable. À la présence qui devient absence. Mais au-delà des apparences, c’est de l’existence elle-même qu’il est question, au travers de phénomènes qui disent le présent immémorial, le quotidien fugace et surtout l’inéluctable transformation du vivant. Les objets qui révèlent ces instabilités, souvent déterminés par des liquides, désignent une énigme à laquelle rien, ni personne…
Depuis quelque temps, Edith Dekyndt s’intéresse de près à la transformation, au sens physique du terme. À l’invitation d’Olivier Bastin durant l’année 1995, elle a pu développer à L’Escaut* une suite d’expériences qui ont métamorphosé et amplifié son travail. Depuis 1985, elle réalisait des environnements « avec le désir de mettre en avant la lumière et les plans en fonction de l’espace et du spectateur ». À la fin des années 80, dans l’incidence d’une d’une étude sur Piero Della Francesca*, son intérêt pour la géométrie comme outil d’investissement spatial s’est accentué et a pu se manifester au travers notamment d’ensembles d’objets en situation. Actuellement, si les objets sont toujours importants, ils apparaissent d’abord comme les indices d’une attitude. Les formes qu’ils prennent, souvent issus de visions structurantes de la troisième dimension, évitent désormais toute rhétorique de métaphores formelles. Leur configuration dépend, essentiellement, d’une mise en présence changeante de phénomènes indirectement liés au corps, à ses temporalités, à ses désirs et à ses nécessités, avec de curieux appels à l’imaginaire de l’enfance. Tout se passe en effet comme si le stade de la représentation s’était désagrégé, ouvrant l’investigation à des interrogations plus profondes, plus secrètes. « Je préfère l’idée des choses ‘tombées’ à celle d’objets ‘érigés’, de la même façon dont par rapport aux matériaux solides et rigides, je privilégie toujours le fluide, comme la lumière, l’eau ou les étoffes qui ont la propriété de bouger, de se transformer ou même de disparaître tout à fait.»
Les objets d’Edith Dekyndt sont à présent moins fabriqués qu’adaptés aux visions qu’elle propose : une tache d’encre de chine qui diffuse dans une chair de poisson (et qui en violente la pureté), un fil de soie qui frémit au-dessus du flux d’air chaud d’un radiateur (et qui réagit aux présences), un élastique en suspension dans un bocal de gélatine alimentaire (et qui semble absorbé par ce qu’il est censé contenir), un jouet en plastique découpé et emballé sous vide (et qui a servi de moule pour une effigie en terre), une manche détricotée de pull-over en suspension dans un aquarium (et qui recèle la mémoire des gestes, un étrange prisme en fausse fourrure percé d’un orifice d’où suinte du lait dégelé (et qui tache le sol d’une manière troublante), une tomate en partie emmitouflée se décomposant dans un récipient plein d’eau (et qui offre un rouge éteint qui ne ressemble à rien d’autre), un petit châssis tendu de toile, imprégné de chlorure de calcium condensant l’humidité ambiante qui ruisselle à même le mur (et qui montre par cet écoulement ce que produit la présence). « Je n’invente rien, je ne fais qu’associer des phénomènes quotidiens. Je tente toujours de dépouiller le plus possible les objets pour qu’ils soient vus dans une sorte de nudité, de manière à laisser seulement apparaître les transformations qu’ils subissent de par leur nature en fonction de l’espace où ils se trouvent ». 
Imprégnations, liquéfactions, condensations ou dessiccations, autant de dégradations que hante l’idée de disparition, figurée ou latente. Ce que fait Edith Dekyndt est habité par un sentiment viscéral de relation au vide. Puis elle donne à voir ce qui (se) passe pour ce que c’est, des coulées, des taches :des traces. Ses préoccupations vont à ce qui est en cours, à ce qui parle de la fin. Mais ce qui est montré n’est pas fini. En sens, les expositions sont autant de moments d’expérimentation : les œuvres sont exposées, comme ont dit exposées à la lumière, …ou au temps. Les propositions d’Edith Dekyndt sont fragiles, menacées ;elles portent en elles ce qui les anéantit. Le regard extérieur, imprégné d’images personnelles, aussi innombrables que contenues, leur ajoute des chances de mémoire, dilatant l’intervalle de leur présence manifestée dans sa plus stricte intégrité. Ces métamorphoses doivent bien sur leurs significations premières à l’infra-mince de Marcel Duchamp, aux énergies psychiques de Joseph Beuys, mais elles prennent d’autant plus d’importance que les images proposées aujourd’hui sur la scène artistique sont souvent très désincarnées, multimédiatisées et valorisées pour ce que le virtuel a de factice.L’expérience des mutations les plus simples, les plus quotidiennes est ici particulièrement touchante car ce que fait Edith Dekyndt est transitoire, en proie à ce qui dé-finit, à ce qui détériore, inéluctablement. C’est une réflexion concrète sur le travail du temps. Une amie de Vancouver, qui lui propose de travailler là-bas, lui rappelle les premiers mots de L’Amant, de Margherite Duras : « Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté ».Le lait, l’eau ou les gélatines alimentaires sont intimemen,t liées au corps, à l’absorption, au nourissement de ce corps pour qu’il dure, pour qu’il vive, pour qu’il éprouve le laps de temps qui lui est inhérent. Les épanchements ou les décompositions sont autant de choses dont on fait abstraction et dont on ne parle jamais, a fortiori, dans une revue d’architecture! Mais comment comprendre l’architecture, pourtant destinée à protéger les rêves et les corps, sans y inclure la présence effective des rêves et des corps ? En regard de cette absence, les recherches d’Edith Dekyndt disent quelque chose de l’incontinence du temps. Et puis, l’espace vivant n’est jamais que lieux de passages et de transformations. Ce qui exsude, ce qui secrète et souille ou désseche : c’est dans l’espace que se résorbe les choses vivantes. Des objets l’attestent parfois. « Ne touche à rien »(1997) est une expérience inscrite complètement dans le quotidien, je dépose des gouttes de boissons sur des caches de diapositives, je les laisse sécher et ensuite, je projette les diapositives. Il y a comme un déplacement, un lien entre ce que j’absorbe et et l’espace où je me trouve, une sorte de retournement d’échelle à la fois très petite et très grande, d’un ordre intime dans une dimension publique ».