Benedicte Merland

2004

 Dans l’esthétique de la disparition, les choses sont d’autant plus présentes qu’elles nous échappent. " Paul Virillo

C’est à une poésie du quasiment imperceptible, à une entrevue avec l’insaisissable que nous convie Edith Dekyndt (vit et travaille à Tournai et Strasbourg). À l’occasion de son exposition au BPS 22, l’artiste, transforme l’espace industriel déserté en " chantier ", en " laboratoire " d’" expériences d’existences ".
Durant ce mois de mai, Edith Dekyndt explore les propriétés de cette ancienne Université du Travail ainsi que ses concepts connexes d’inactivité et de circulations d’énergies. Une réalisation vidéo présentée à cette occasion étaye cette réflexion : diffusant l’image lactée d’infimes points noirs en mouvement, le visiteur discernera dans ces images éthérées d'éléments ondulant des insectes en plein labeur ou des humains en activité de loisirs. Confronté à une forme d’abstraction et de vacuité, le visiteur expérimente le temps " entre ", entre la présence et l’absence, pour s’immiscer dans le vide et y découvrir la présence d’une multitude d’atomes, d’ondes ou de particules élémentaires... Les propositions artistiques disséminées par l’artiste, se fondent dans l’espace tels des fluides, corps qui épousent et révèlent la caractéristique de leur contenant. Se penchant sur les phénomènes physiques incontestables bien qu'immatériels et intangibles qui peuplent notre environnement, elle organise un dispositif permettant au visiteur de se soustraire des contingences physiques, d'éprouver et de révéler les infimes dérisoires qui la fascinent … " Any resemblance to persons, living or dead… " (2003-2004) est la première œuvre pressentie et conçue pour cette exposition. Ce dispositif visuel et sonore est installé à trois points fixes du vaste hall dégagé. Le texte émane de casques implantés à la structure métallique. Incarné dans une voix masculine hypnotique, le lieu se raconte, il évoque sa mémoire physique marquée notamment par les traces d’ADN laissées lors du passage d’autres corps. L’image découlant du casque d’immersion vidéo confronte, elle, le visiteur à un cercle vert fluctuant en fonctions des modulations de la voix. L’ensemble de la proposition induit, par conséquent, une étrange sensation : elle isole et englobe le visiteur dans une position proche de l’hypnose, entre la veille et l’éveil... Si l’on considère que la vidéo des plasticiens est le plus souvent orientée par une volonté d’immobiliser le regard errant des spectateurs, ici, Edith Dekyndt met en place une espèce de paradigme, un " circuit fermé " catalyseur d’images mentales œuvrant sur la limite mobilité/ nomadisme. Le visiteur, entité physique et spirituelle singulière en interaction avec son environnement, est dans ce cas à la fois le sujet et l’objet de cette expérience. L’esprit " en flottaison " et le corps ancré, il expérimente ce rapport individu / collectivité. Edith Dekyndt recourt aux nouveaux médias pour permettre de mieux percevoir, entrevoir, ressentir les phénomènes du réel. Il s’agit bien ici d’utiliser la possibilité de faire l’expérience du présent et non pas d’explorer le miroir aux illusions. Par ailleurs, dans son œuvre, le visiteur n’est jamais totalement passif : en condition de " réception participative ", il devient acteur de la " performance ". L’artiste, émet, génère des dispositifs artistiques vecteurs de méditation qui s’ancrent dans l’expérience de la vie quotidienne. Elle relie le visiteur à une réalité, le stimule dans un laboratoire sensoriel.
" Any resemblance … " interroge donc le visiteur sur sa position personnelle dans l’histoire, sur sa notion du vide et de l’imperceptible. De même, la mise en dialogue des notions public / privé et intérieur / extérieur constitue l’assise d’autres réalisations. Dans " Transistor " (2003), l’artiste érige un mur du son, une installation composée de 50 à 100 postes de radio branchés sur les longues ondes. Le léger murmure émanant de ces postes incarne subtilement ces choses, qui, bien qu'impalpables, nous traversent et nous impressionnent. Dans " Alone at home " (1999), elle met en place un dispositif vidéo qui permet ici de capter et refléter le flux lumineux émanant d’un poste de télévision. Elle autorise et suscite de la sorte la réverbération d’une certaine intimité propre à tout foyer contemporain.
Luministe et non pas vidéaste, l’artiste apprécie le travail avec la lumière, agent physique capable d’impressionner l’œil mais aussi onde fugace et intangible qui permet de rendre les choses visibles, de leur donner une existence. Elle matérialise la beauté de ces instants insaisissables et inépuisables. Enregistrant, diffusant, recréant les inflexions d’une poétique quotidienne, elle expérimente un nouveau rapport au pictural. Ainsi, à l’occasion de cette exposition, un diaporama diffuse les images de gouttes s’évaporant et fluctuant au rythme aléatoire de la chaleur. Elles entraînent le regard dans une dimension d’infini où de légères variations viennent impressionner l’écran, titiller la rétine, induire une sensation d’évanescence. Dans l’une de ses dernières réalisations, " Static Lights " (2004), l’artiste livre au regard des vues d’électricité statiques capturées au moyen de très long temps de pose. Comme souvent dans son œuvre, elle a, dans le dessein de capter l'infime, mis en œuvre une énergie démesurée.
Dans la réalisation " Modernista " (2002), l’artiste joue de ces mêmes principes de labeur et lumière. Emerveillée par l’esthétique d’images " flouttées " diffusées lors d’une émission télévisée, elle reproduit et développe ce procédé pour nous livrer une mosaïque ambiguë résultant d’un lent travail de patience. Car si à première vue le regard est captivé par les jeux vibratoires des fragments lumineux voilant les visages, cet engouement est, par la suite, contrecarré par l’horreur du récit chuchoté par les témoins masqués déposant devant le tribunal de La Haye lors du procès du Kosovo. Le visiteur est, ici aussi, attiré et interrogé sur son rapport personnel à la mémoire de l’histoire humaine, à sa capacité de mémorisation et de conservation de l’information. La dilution des énergies est également mise en lumière dans la réalisation " Derrick " (2002). Forme d’hommage à la série télévisée mythique brillant par ce temps et cet éclairage si particuliers, il s’agit d’une copie de copie de copie de copie de copie de … d’une scène enregistrée en VHS et isolée d’un épisode où il ne se passe rien. L’artiste renoue avec l’un des thèmes sous-jacents à l’ensemble de sa production : la disparition. C’est l’écoulement inexorable du temps qui est ici éclairé, tout comme dans des œuvres plus anciennes où des objets étaient soumis à différents événements avant de se dissoudre.

Dans l’exposition, plusieurs petites pièces vidéo, jamais diffusées auparavant en Belgique, montrent, telles des esquisses de ces travaux récents, les observations sérielles et répétées de choses anodines, d’instants sans importances. Révélant ce " presque rien " du réel, l’artiste dévoile à nouveau ce temps " entre ", entre apparition et disparition. Dans un espace témoin de l’histoire industrielle et idéologique de la région du centre, incarnation de cette époque des technologies, de l’industrie et de la vitesse, une époque à mettre en rapport, selon Paul Virillo, avec l’oubli de la conscience de soi, l’artiste renoue avec une esthétique de la disparition. Selon l’auteur, le développement des hautes vitesses techniques a induit la disparition de la conscience en tant que perception directe des phénomènes qui nous renseignent sur notre propre existence. L’œuvre " Before life " d'Edith Dekyndt nous renvoie plus précisément encore à cette conscience d’ " être singulier " : l’image vaporeuse diffusée nous énonce délicatement une proposition selon laquelle les particules qui passent devant nos yeux lorsque nous faisons face à une surface blanche seraient la réminiscence de notre état fœtal liquide.
À l’image de ce quotidien que d’aucuns éprouvent sans le contempler, l’artiste met en place des dispositifs d’une certaine fragilité. Recréant les conditions propres au climat " émotionnel " induit par ces expériences du dérisoire, œuvrant sur les limites de l’imperceptible, dévoilant ces réels qui nous constituent et conforment ce qui nous entoure, elle génère du vécu.