Dreamachine

Video projection, 2006

Description:
Brion Gysin and Ian Sommerville conceived the Dreamachine at the beginning of the 60’s. It is the first object in history conceived to be viewed with closed eyes. The Dreamachine makes it possible to go down in Alpha brain waves, while remaining awake. The white light allows under certain conditions to reach the alpha waves: the fast alternance of the three primary colours which produce light, make it possible for the brain to descend alpha waves by keeping the eyes open.

Dream Machine, 2006. Projection vidéo sur holoscreen.

Shut your eyes and see écrivait Joyce dans Ulysse. La Dream Machine d’Edith Dekyndt, un écran de verre dans une vitrine blanche, qui reçoit des formes et des mots réfère à cette autre « Dreamachine », créée en 1960 par Brion Gysin and Ian Sommerville1. Un objet à regarder les yeux fermés qui permet au cerveau d’entrer en ondes alpha2. Ces ondes correspondent à celles que produit le cerveau lors des pratiques de méditation. Elles apparaissent aussi dans ces instants où nous sommes au bord du sommeil ou dans ceux du réveil lorsque nous sommes déjà arrachés à la nuit mais pas encore tout à fait dans le jour et où, à travers un apparent fouillis de sensations, les choses nous apparaissent avec une acuité qu’elles n’auront à nul autre instant de la journée. Ce moment-là, Lacan le définit comme celui de la rencontre avec le réel3. Pour Walter Benjamin, « le maintenant de la connaissabilité est l’instant du réveil »4.

Faut-il fermer les yeux ? Peut-on voir les yeux fermés et de quoi parle Joyce quand il nous enjoint de « fermer les yeux pour voir » en terminant un passage consacré à l’inéluctable modalité du visible ? Faut-il toucher pour voir ? Et comment toucher ce qui se trouve derrière une vitrine ? Comment toucher ce qui ne s’offre qu’au regard, donc au désir de posséder (donc de faire plus que toucher, de s’en emparer) ? Peut-on toucher de l’œil ?

La Dream Machine d’Edith Dekyndt contient toutes ces questions, bien qu’elle les laisse en suspens puisqu’elle peut se voir les yeux ouverts.  L’hypothèse que pose l’artiste consiste en ce que l’effet stroboscopique de la lumière blanche créé par la vidéo est le même que celui de la machine de Gysin. Et il revient à chaque spectateur d’éprouver les effets vibratoires de la lumière blanche. Comme à son habitude, Edith bricole pour atteindre à la plus grande simplicité, elle n’utilise une technologie raffinée que pour renouer avec l’élémentaire. Mais l’idée d’entrer en ondes alpha véhicule aussi tout un fatras d’éléments plus ou moins spirituels ou mystiques en lien avec le New age, d’éléments « à vendre ». Il y a une ironie subtile là-dedans : exposer sa Dream Machine en vitrine en utilisant les mêmes moyens que la publicité – le défilement d’un texte, de courtes expérimentations, la promesse d’un bien-être, c’est ici proposer non pas à acheter mais à expérimenter le diaphane. Aristote disait de lui qu’il était « ce qui est visible sans être visible par soi absolument », comme l’air, l’eau et un grand nombre de corps solides ajoutant que « la lumière en est l’acte ».

Mettre ainsi le diaphane en vitrine, c’est donner à voir (les yeux ouverts) le lieu même de la couleur et du visible, le rapport entre lumière et matière.

 

Colette Dubois

1. Il s’agit d’un cylindre troué de façon précise et régulière, posé sur une platine qui tourne à 78 t/m, au centre duquel se trouve une ampoule de 100 watts.

2 8-13 hertz

3 Jacques Lacan, « Tuché et automaton » dans Le séminaire livre XI, Paris, Seuil, pp. 55-59.

    4 Walter Benjamin, Paris, capitale du XIX e siècle, p. 505.

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