Life on Mars

DENIS GIELEN

in: "Les ondes de Love" Mac's Musée des arts contemporain Hornu, Belgium 2009

A force d’avoir la tete dans les étoiles, les yeux braqués vers d’autres planètes, en premier Mars depuis qu’on a marché sur la Lune, n’a-t-on pas perdu de vue qu’explorer l’espace et le temps comme le font les cosmonautes lors de programmes spatiaux, ne revient pas nécessairement à parcourir des milliers de kilomètres à des vitesses astronomiques à bord d’engins supersoniques et coûtant de colossales fortunes, mais peut tout aussi bien se faire sur place, sans avoir à quitter la Terre ? De semblables voyages sont pourtant possibles et ne concernent pas que les rêveurs qui effectuent dans leur sommeil des voyages sidéraux, avec ou sans psychotropes, ou les amateurs de récits de science-fiction qui visitent les galaxies grâce au seul pouvoir de la littérature ou du cinéma, car il nous est
permis de goûter à ces dépaysements extraterrestres, au risque de s’en trouver cependant affecté par une nostalgie de la Terre comme sur Solaris, en explorant quelques coins du monde, parfois oubliés ou désolés, qui reproduisent – comme un désert ou un volcan – les conditions d’une telle expédition. Ce n’est pas pour rien qu’on a vu des astronautes s’entrainer à évoluer sous l’eau, le milieu terrestre où la pesanteur est la plus proche de celle de la Lune ; ou des spéléologues effectuer des séjours de plusieurs mois sous terre pour expérimenter ce qu’est la survie en milieu confiné et sans soleil. Car c’est une manière, osons dire commode, de se rapprocher physiquement et psychologiquement de ces
zones lointaines de l’Univers où la vie «  importée » de Terre subit quelques influences inédites au profit de formes nouvelles, bizarres ou monstrueuses, comme l’ont montré plusieurs expériences biologiques, notamment de germination, réalisées à bord de stations spatiales. C’est aussi parce qu’entre les planètes du système solaire existe ce qu’on pourrait nommer un air de famille, des airs de Terre pour reprendre le titre d’une nouvelle de Brian Aldiss ; que des films de science-fiction (Dune de David Lynch) ont été tournés en partie en décors naturels comme on dit ; ou que d’autres (Mission to Mars de Brian De Palma) ont probablement été réalisés en studios pour reconstituer des paysages martiens avec des matériaux naturels ou synthétiques, grandeur nature ou à échelle réduite, comme des dioramas ou des maquettes.
Certains se souviennent peut-être de ces cases imaginées par Hergé dans L’Affaire Tournesol où le Grand état-Major de la nation « bordure » assiste par écranT.V. interposé à la destruction de New-York par une nouvelle arme ultrasonique, avant de découvrir avec déception qu’il ne s’agissait que d’une expŽrience sur une maquette de verre et de porcelaine. C’est que la frontière s’avère fragile entre la fiction et la réalité dès qu’il s’agit de se représenter des sites ou des phénomènes extraordinaires ; au point qu’avec la retransmission télévisée en 1969 du pas historique de Neil Armstrong sur la Lune, la rumeur du grand complot courut avec le bruit que l’évènement avait été tourné sur terre, en studio comme à Hollywood ! Façon d’avouer encore qu’il faut peu de choses finalement – un homme, un habit pour faire le cosmonaute et surtout un drapeau fiché dans la poussière en signe de colonisation – pour qu’une aventure spatiale trouve sa place dans la mémoire collective.

Reste que le plus beau et le plus troublant avec cette idée d’un extra-terrestre familier, à portée de main comme une météorite tombée du ciel, est la coïncidence du lointain et du proche, du voyage physique et de l’expérience métaphysique, du naturel et du surnaturel. Un film comme 2001 Odyssée de l’espace, véritable trip au sens cosmonautique et psychédélique du terme, illustre à merveille ce paradoxe d’une expédition introspective. De toute manière, la véritable aventure spatiale a toujours été une exploration des profondeurs : immensité du ciel et de la mer parcourue par Barbicane et Nemo, abïme aussi de l’inconscient, lieu par excellence de cette inquiétante étrangeté repérée par Freud à l’endroit des choses qui nous sont précisément à la fois familières et étrangères. Aussi, l’intuition joue-telle un rôle prépondérant dans cette conquète qu’on qualifierait volontiers d’intra-terrestre ou de psychologique, tant il s’agit d’explorer les choses du dedans plutôt que du dehors, de sonder l’intérieur de notre être comme on voyagerait au centre de la terre ou au sein de son propre corps, mais aussi d’avancer à tâtons dans le noir ou le brouillard vers une chose qu’on devine à peine, et d’opérer en fin de compte plus une reconnaissance qu’une connaissance : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », note le philosophe. Une ironie du sort voudrait même que le voyageur se cherche lui-même sans savoir ; comme si la question était moins d’arpenter l’univers que de se mesurer à lui, au risque d’être réduit à presque rien, à une poussière d’étoile.

Descendu dans un trou pour y étudier durant quinze jours un glacier souterrain dans les Alpes, le géologue français Michel Siffre y restera deux mois pour observer les altérations de sa conscience du temps en milieu confiné : « Sans le, savoir, avoue-t-il, j’avais créé le champ de la chronobiologie humaine. «  « Sans savoir », parce qu’il fallait être à moitié inconscient pour mener une expérience si extrême, sous l’influence peut-être du site, sous l’emprise de son atmosphère lunaire ? De toute manière, depuis Bernadette Soubirous à qui la Vierge apparut dans une grotte et Augustin Lesage à qui Dieu ordonna au fond d’une mine de devenir peintre, on sait que les entrailles de la Terre sont propices aux visions et auxvocations ; car on peut bien parler de vocation à propos de tous ces voyageurs qui éprouvent l’appel de la forêt, de la mer, de l’espace, etc. : « En 1999, j’ai décidé, raconte récemment Siffre, de retourner dans la grotte du sud de la France. J’y suis resté durant deux mois, pour étudier les effets du vieillissement sur le cycle circadien. Je suivais l’exemple de John Glenn, qui retourna dans l’espace à l’âge de 70 ans. »

Enfin, je ne suggère pas que Les ondes de Love, ce long drapeau noir qu’Edith Dekyndt a fiché (dieu-sait-pourquoi) dans le sol volcanique de l’île de la Réunion, est le pu produit d’une vocation ou d’une vision, au sens religieux ou mystique, mais je prétends qu’il tient d’une connaissance intime des choses, née de protocoles plus intuitifs que rationnels, d’une sorte de « demi-savoir »comme l’indique le philosophe Vladimir Jankélévitch, « cette science mêlée de nescience par laquelle nous savons les mystères : Dieu, l’infini, le temps, la mort,... Je sais qu’il y a un nombre infini, dit Pascal, mais je ne sais pas si ce nombre est pair ou impair " Autrement dit, je sais bien depuis toujours ce qu’est le vent, tant il m’est familier ; mais dès que je réfléchis à sa nature réelle, je me trouble et cesse de savoir ; sa présence devient alors aussi inquiétante et probable que la vie sur Mars.